La crise du régime de Vladimir Poutine

Ces vingt dernières années, la nature du régime politique russe a fait couler beaucoup d’encre. La bourgeoisie occidentale décrit souvent Vladimir Poutine comme un héritier du stalinisme et des soi-disant « traditions russes ». En réalité, son régime est surtout le fruit (pourri) de la restauration du capitalisme en Russie, au début des années 1990. Le Kremlin défend les intérêts du capitalisme russe – comme Macron défend ceux du capitalisme français. Et comme la France, la Russie est une puissance impérialiste dominée par d’immenses firmes industrielles et financières.

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Ceci dit, il est clair qu’il y a des différences entre ces deux régimes. Mais contrairement à un préjugé tenace, les caractéristiques du régime russe ne découlent pas d’un « tempérament national » (qui apprécierait et réclamerait l’autoritarisme !) ou de « l’immaturité » de la démocratie russe. Ces caractéristiques découlent de la faiblesse de la bourgeoisie russe et des conditions particulières de sa naissance.

Etat bourgeois et démocratie bourgeoise

Pour les marxistes, l’Etat est constitué, avant tout, de détachements d’hommes en armes qui défendent les intérêts de la classe dirigeante. Mais la forme que prennent les Etats capitalistes a changé au cours de l’histoire. A ses débuts, le capitalisme avait tendance à s’appuyer sur un Etat « à bas prix », avec ses milices composées de bourgeois et, surtout, de petits bourgeois. En France, par exemple, c’est la Garde Nationale (largement composée de petits bourgeois) qui a écrasé l’insurrection ouvrière de juin 1848. Mais un tel appareil suppose l’existence d’une petite bourgeoisie massive. Or celle-ci est graduellement détruite par la concentration du capital, qui est inhérente au développement du capitalisme.

Au fur et à mesure de son développement, le capitalisme transforme une part de plus en plus grande de petits bourgeois en prolétaires. Or ces derniers n’ont pas intérêt à défendre gratuitement les intérêts de la grande bourgeoisie. Ainsi, pendant la Commune de Paris (1871), la composition de la Garde Nationale était beaucoup plus ouvrière qu’en 1848, et c’est ce qui explique qu’elle ait joué un rôle révolutionnaire. Du point de vue des capitalistes, le danger est donc évident. Il leur fallait remplacer ce type de milices « populaires » par des troupes plus fiables.

L’ensemble de l’appareil d’Etat, avec ses prisons, son fisc, ses juges, ses bureaucrates, ses policiers et son armée, s’est donc peu à peu professionnalisé. La troupe peut se composer parfois de conscrits, mais les officiers sont toujours des professionnels issus soit de la bourgeoisie et des classes moyennes, soit de la classe ouvrière – mais dans ce dernier cas, ils sont soumis à un encadrement politique et idéologique qui les coupe de leur classe d’origine.

Un processus semblable se déroule aussi sur le plan politique. Face au développement numérique du salariat et à ses mobilisations croissantes, la bourgeoisie est forcée de concéder le suffrage universel. Cela change la nature des élections. Jusque-là, la bourgeoisie était seule autorisée à voter et pouvait donc tranquillement décider de la bonne marche de ses affaires au niveau de l’Etat. Elle doit maintenant s’appuyer sur le vote des salariés, qui sont majoritaires. Cela suppose toute une couche de spécialistes, formés à tromper les salariés pour les amener à soutenir telle ou telle fraction de la classe dirigeante. Les hommes politiques bourgeois deviennent donc des professionnels, eux aussi, et rejoignent les rangs de cet « establishment » capitaliste.

Le dépeçage de la Russie

Cet appareil complexe a émergé et s’est consolidé en Occident à travers un long processus, jusqu’aux démocraties bourgeoises actuelles. Ce ne fut pas le cas en Russie. A la chute de l’URSS, des généraux ont volé et revendu le matériel militaire dont ils avaient la charge, tandis que des administrateurs s’appropriaient des entreprises d’Etat, privatisées à leur profit. Ce pillage généralisé n’a pas mené à la formation d’un appareil d’Etat bourgeois semblable à celui qui existe en Europe de l’Ouest, mais à la transformation d’une bonne partie de l’ancien appareil d’Etat stalinien en une nouvelle classe capitaliste.

Des luttes féroces entre bureaucrates – pour le dépeçage du cadavre de l’économie planifiée – ont abouti à un éparpillement de l’économie. Par exemple, l’entreprise d’Etat Aeroflot a été divisée en une multitude de firmes régionales, au fur et à mesure que des bureaucrates locaux la privatisaient bout par bout et pour leur propre compte. Les plus puissants des nouveaux capitalistes russes, les « oligarques », s’assuraient le contrôle du système politique via leur marionnette, le président Boris Eltsine. Ils ne cherchaient pas à construire un appareil d’Etat solide, mais à piller les caisses publiques.

La faillite de l’Etat russe, en 1998, a été causée par le renflouement permanent des entreprises des oligarques. Elle a mis en danger tout l’équilibre précaire du nouveau capitalisme russe. Le régime d’Eltsine était alors complètement discrédité, non seulement aux yeux du salariat, mais aussi de la classe moyenne (ruinée par la crise) et des fonctionnaires. C’est ce qui a permis à Vladimir Poutine de se placer au sommet du pouvoir. Pour les oligarques, l’objectif était désormais de renforcer l’Etat russe (au bord de l’effondrement) et d’apporter un minimum de centralisation à l’économie. Celle-ci était alors complètement fragmentée, au détriment de sa compétitivité sur le marché mondial. Mais cette « consolidation » de l’Etat a eu des conséquences totalement inattendues pour les oligarques.

Poutine a très vite affirmé son autorité sur ces derniers. Ceux qui ne se pliaient pas à ses diktats subissaient les foudres de la répression policière. Ce fut le cas, par exemple, de l’oligarque Khodorkovsky. Cet ancien cadre du Parti communiste, devenu un baron du pétrole, s’est opposé à Poutine et a été arrêté, puis emprisonné, en 2003, pour « escroquerie à grande échelle » (un délit dont il était aussi coupable que la plupart des oligarques). En se renforçant, l’Etat russe s’émancipait, dans une certaine mesure, de la tutelle des oligarques. Cette situation est typique d’un régime bonapartiste.

Le bonapartisme

En règle générale, l’Etat est un simple instrument de la classe dirigeante, mais il peut arriver, dans des circonstances précises, qu’il s’émancipe de son contrôle direct, jusqu’à un certain point. Ce fut le cas par exemple sous l’Empire romain, lorsque le Sénat était privé de tout pouvoir réel au profit de la garde prétorienne, ou encore sous l’absolutisme du « Roi Soleil » (Louis XIV), lorsque les fonctionnaires royaux retiraient leurs pouvoirs aux nobles, y compris leur droit de se battre en duel, sans pour autant mettre en cause leur situation privilégiée. Sous le capitalisme, on qualifie de bonapartiste un tel régime.

Cette situation se développe en période de crise, lorsqu’un équilibre relatif s’instaure entre la bourgeoisie, trop affaiblie pour régner « normalement », et la classe ouvrière, trop faible pour prendre le pouvoir. Alors, l’Etat se tient en équilibre entre les classes et joue le rôle d’arbitre dans leur conflit. La bourgeoisie perd une partie de son pouvoir politique direct, bien que l’Etat continue de défendre les rapports de production capitalistes. Pour obtenir un minimum de soutien des travailleurs, un régime bonapartiste est amené à leur faire telle ou telle concession (contre la volonté des capitalistes). En ce sens, le bonapartisme est une tentative de sauver le capitalisme... des capitalistes eux-mêmes.

Un tel régime peut sembler très solide, en surface, mais il est organiquement instable, car il repose sur un équilibre précaire entre les classes. Que cet équilibre se rompe et c’est toute la stabilité du régime qui s’en trouve menacée. Telle est précisément la situation dans laquelle se retrouve le Kremlin, aujourd’hui.

La crise du régime de Poutine

Dès son arrivée au pouvoir, en 1999, Poutine a utilisé la guerre en Tchétchénie pour distraire l’attention des masses. Il a mené une politique d’austérité systématique. Cependant, la hausse des prix du pétrole et du gaz a permis à l’économie russe de croître à nouveau (après l’effondrement catastrophique des années 90). Malgré les politiques d’austérité, la croissance économique a permis d’améliorer un peu les conditions de vie d’une partie de la population, tout en offrant à l’appareil d’Etat des opportunités bien plus grandes d’enrichissement. Au sommet de cette pyramide de corruption trônait Vladimir Poutine, arbitre entre les classes, mais arbitre aussi de la lutte entre les différentes factions de la bureaucratie d’Etat (pour le partage du gâteau de la corruption).

Cette phase d’embellie économique a été brisée net par la crise mondiale de 2008. Elle a réduit les possibilités de corruption et de pillage de l’économie par les différents échelons de la bureaucratie. De plus en plus souvent, Poutine est obligé de réprimer sévèrement les bureaucrates trop gourmands et trop corrompus. En effet, la corruption trop ostentatoire ne peut que nuire au prestige du régime. De nouvelles colonies pénitentiaires sont donc ouvertes, chaque année, pour y loger les fonctionnaires corrompus et tombés en disgrâce.

Cette crise complique aussi la recherche d’un successeur à Vladimir Poutine. Or sa popularité décline – et risque de s’effondrer à l’occasion, par exemple, d’une aventure militaire se soldant par une défaite. Pour la bureaucratie, il y a urgence à préparer sa succession. Problème : l’appareil d’Etat est aujourd’hui profondément divisé, et chaque fraction essaye de placer son poulain, ce qui ne contribue ni à la stabilité du régime, ni à son prestige. Quant à Poutine, il profite de ces divisions pour manœuvrer en vue de prolonger indéfiniment sa position personnelle.

Mais la principale menace contre le régime vient de la classe ouvrière, longtemps restée inerte. La crise économique a obligé le régime à mettre en œuvre des mesures d’austérité très dures, comme la réforme des retraites adoptée à l’été 2018. Conjuguées à la hausse brutale du chômage et à l’impact de la corruption sur les services publics, ces politiques ont fait brutalement baisser la popularité de Poutine.

Pour la première fois depuis des années, voire des décennies, les mobilisations de l’automne 2018 ont dénoncé pêle-mêle les politiques anti-sociales, la corruption et l’absence de véritable démocratie. Ces mobilisations étaient encore faibles, mais il s’agissait d’un coup de semonce, qui annonce des luttes bien plus massives. Poutine se trouve aujourd’hui confronté à la hantise de tous les régimes bonapartistes à travers l’histoire : le réveil révolutionnaire de la classe ouvrière.